UNE SEULE MOLÉCULE D'ARN À L'ORIGINE DE TOUT ?
Toutes les cellules vivantes traduisent l’information génétique en protéines avec la même machine : le ribosome. Il travaille avec plus de 100 ARN de transfert et plusieurs enzymes qui les chargent en acides aminés. Comment un système aussi imbriqué a-t-il pu apparaître ? Le ribosome a besoin de protéines pour fonctionner efficacement — mais les protéines ont besoin du ribosome pour être fabriquées.
Les scénarios classiques se heurtent tous à une version de cette énigme. Dans le « monde à ARN », l’ARN est venu d’abord ; dans le « monde à protéines », les protéines ; dans les modèles de co-évolution, les deux ensemble. Selon Alice Cleynen, de l’Université de Montpellier et du CNRS, et Archa Fox et Nikolay Shirokikh, de l’Université d’Australie-Occidentale, tous laissent un trou : ils n’expliquent pas comment des caractères utiles ont pu être à la fois produits et sélectionnés avant que les gènes et leurs effets soient physiquement liés.
Une seule molécule, deux métiers
Leur proposition est le riboréplisome : une molécule d’ARN ancienne qui se copiait elle-même et assurait les premières étapes de la fabrication des protéines. Réplication et traduction auraient commencé comme deux fonctions d’une même molécule. Les ARN ribosomiques, de transfert et messagers en descendraient tous.
Les auteurs s’appuient sur des expériences récentes. Une ribozyme polymérase de seulement 45 nucléotides, issue de séquences aléatoires, sait fabriquer son brin complémentaire et une copie d’elle-même, rappellent-ils. Des ribosomes dont les deux moitiés sont reliées en une seule chaîne d’ARN fonctionnent encore. Des fragments d’environ 67 nucléotides du cœur catalytique du ribosome forment des liaisons peptidiques. Et on a montré que l’ARN peut s’attacher des acides aminés dans l’eau, à pH neutre.
Douze étapes jusqu’à la cellule
L’article propose un parcours en 12 étapes :
- Étapes 1-2, les seules « non darwiniennes » : de courts ARN s’assemblent en une molécule capable de copier ; l’appariement restreint ensuite la copie à « soi ». À partir de là, la sélection naturelle agit sans interruption.
- Étape 3 : la copieuse charge un acide aminé sur sa propre extrémité — naissance du riboréplisome, désormais « système génétique complet ».
- Étapes 4 à 8 : il se spécialise dans certains acides aminés, construit de courts peptides, se duplique ; les copies en trop deviennent des proto-ARN de transfert, et un répertoire de codons s’étend.
- Étape 9 : un segment mobile joue le rôle d’ARN messager.
- Étapes 10 à 12 : un confinement dans une membrane ou une gouttelette garde les produits à proximité ; enfin le proto-ribosome se scinde en ses deux sous-unités, et la molécule d’origine devient un génome à ARN.

Étapes 1 à 5 du parcours proposé. Les astérisques rouges marquent les deux étapes non darwiniennes ; la sélection darwinienne commence après l’étape 2. — Figure 2, Cleynen, Fox & Shirokikh (2026), arXiv:2609.30816.
Trois modèles, une conclusion
Les auteurs comparent leur molécule unique à une « soupe d’ARN » où des molécules séparées doivent coopérer.
- Paysages adaptatifs : quand les étapes interagissent peu, le paysage compte environ 11 sommets locaux ; avec la forte interdépendance d’une soupe, environ 155. L’évolution s’y retrouve bien plus souvent piégée.
- Information : sur 165 bits d’information fonctionnelle, 65 (39 %) doivent apparaître par hasard aux deux premières étapes. Ces deux étapes concentrent plus de 99,99 % du temps d’attente ; les dix autres suivent vite.
- Simulations de populations : en 500 générations, la performance du riboréplisome passe de 1,0 à 2,61, celle de la soupe tombe à 0,46 — un écart de 5,69 fois. Principal coupable : la diffusion, qui éloigne les produits utiles des gènes qui les ont faits. Supprimer les molécules tricheuses n’aide presque pas.

Une molécule unique contre une soupe d’ARN coopérants : la performance du riboréplisome grimpe quand celle de la soupe décline ; la diffusion des produits est le plus gros handicap. — Figure 4, Cleynen, Fox & Shirokikh (2026), arXiv:2609.30816.
Une théorie qui attend ses tests
C’est une hypothèse, pas une découverte : l’article ne présente aucune nouvelle expérience, et ses modèles reposent sur des paramètres estimés. Certains chiffres varient d’un endroit à l’autre — la probabilité d’atteindre la meilleure solution est donnée à 5 % dans le texte et à environ 30 % dans les figures, par exemple. Les auteurs proposent quatre façons de la tester : faire évoluer en laboratoire des riboréplisomes minimaux, chercher leurs traces dans l’ARN ribosomique, vérifier qu’une traduction à molécule unique résiste aux tricheurs, et reconstruire les intermédiaires prédits. Le riboréplisome originel est sans doute perdu, écrivent-ils, mais ses reliques pourraient survivre dans l’ARN de chaque cellule.
